La Capoeira : communauté affective et nouveaux territoires du marché.

Laurence Robitaille

Résumé :

Cet article démontre que la structure transnationale de la capoeira, définie dans une dynamique de marchés, génère une nouvelle forme de « communauté affective ». Je fais appel au concept d’affect pour étudier comment le mouvement et le rythme partagés d’un entrainement de capoeira emportent les individus dans des dimensions inexplorées de leur corporéité. Cette expérience peut être vécue comme transcendante à la relation économique. Je suggère cependant qu’elle est plutôt ce qui permet à la capoeira de conquérir son marché. Les forces du capital s’introduisent dans la subjectivité et les espaces intimes et transforment les affects en valeur d’échange, un processus amplifié par le contexte d’économie de la différence culturelle où l’imaginaire du Brésil en encadre l’interprétation.

Texte Integral :
J’ai longtemps écouté avec scepticisme un mestre [maître, professeur] parler de son groupe de capoeira comme d’une grande famille. Cette comparaison me paraissait une manière un peu simpliste de séduire les élèves et de les engager sur le plan émotif pour les amener à renouveler leur abonnement. Dix ans plus tard, je me suis retrouvée autour d’une table à l’époque des fêtes avec des étudiants de ce même groupe devenus de grands amis (un peu comme des frères et sœurs), dans un appartement que plusieurs avaient partagé au cours des années. Le groupe d’origine s’était remodelé. Il était maintenant composé de quatre jeunes familles dont les rejetons suivaient chaque semaine des cours de capoeira pour enfants avant la roda. La famille n’était plus une métaphore ; et il était désormais clair que la relation entre l’affectivité et le marché ne pouvait être réduite à la simple instrumentalisation des sentiments dans la recherche du profit. Quel trajet a donc été parcouru et qu’en est-il de ces relations ?
La capoeira, un « jeu martial » d’origine afro-brésilienne développé par les esclaves à l’époque coloniale, est maintenant pratiquée à travers le monde. Depuis le début des années 1980, plusieurs Brésiliens ont quitté leur pays, transportant avec eux un savoir corporel de la capoeira et le commercialisant afin de subvenir à leurs besoins dans une économie de marché. Ils ont ainsi contribué à la transmission d’une pratique issue du champ culturel brésilien à de nombreux Nord-Américains, Européens et Asiatiques. Ces derniers y trouvent, entre autres choses, une communauté caractérisée par une intense sociabilité, comme l’évoque l’anecdote qui ouvre cet article. Comment cette pratique peut-elle transformer les individus, les impliquer corps et âme, influencer les familles qu’ils fonderont ? Comment expliquer, par ailleurs, que la capoeira soit si puissamment commercialisable qu’elle devienne une source de revenus suffisante pour les nombreux Brésiliens qui l’utilisent comme principal vecteur d’immigration ? Une littérature grandissante traitant des économies culturelles montre que, dans des conditions de globalisation néolibérale, la culture devient une ressource importante et indissociable des forces du marché (Hartley 2005, Gibson & Kong 2005, Lash & Lurry 2007, Yúdice 2003), phénomène auquel la capoeira n’échappe pas (étudié partiellement par Aceti 2010, Joseph 2008a). Toutefois, la structure transnationale de la capoeira, définie dans une dynamique de marchés, génère également une nouvelle forme de communauté que l’on pourrait appeler « communauté affective ».
Bien que la présente réflexion s’inscrive dans le contexte théorique global de la culture comme ressource, il me paraît nécessaire de recourir à une approche complètement différente pour comprendre les affects générés par l’expérience corporelle – individuelle et collective – partagée dans la communauté de la capoeira. C’est cet aspect de la capoeira, qu’un abord économique ne permet pas de saisir adéquatement, qui sera étudié ici.
Il faut entendre par « affect » une propriété perceptuelle préconsciente du corps, toujours immédiatement liée aux perceptions conscientes à travers lesquelles elle se matérialise. J’emploie ici ce terme dans le sens que lui donne le philosophe Brian Massumi (2002) lorsqu’il le définit comme le moment où le corps perçoit sa participation dans le monde, comme le seuil entre le virtuel (un monde de potentialité) et le réel (ce qui deviendra réel en conséquence de l’action/réaction à l’affect). Ce cadre théorique, jusqu’ici peu utilisé dans l’étude de la capoeira, permet de dégager l’existence d’une « force affect-ive » propre à la pratique elle-même, qui excède sa commercialisation tout en y contribuant.
Ces expériences sensorielles, affectives (au sens large), émotives et relationnelles, peuvent être vécues par les participants comme transcendantes à la relation économique. Ce sentiment d’appartenance, né d’une sensation euphorique de libération corporelle, est également, me semble-t-il, ce qui permet à la capoeira de conquérir son marché. Les forces du capital s’introduisent dans la subjectivité et les espaces intimes eux-mêmes et elles transforment les affects en valeur d’échange, un processus amplifié par le contexte d’économie de la différence culturelle où l’imaginaire du Brésil en encadre l’interprétation.
Cette recherche s’inscrit dans un contexte nord-américain pour deux raisons. En premier lieu, parce qu’elle adopte le point de vue des « études culturelles » (cultural studies) ancrées particulièrement dans le monde académique anglophone nord-américain. La capoeira est étudiée ici comme manifestation de la culture brésilienne (par opposition à une pratique sportive, par exemple) et appréhendée à partir de l’étude du mouvement du corps. Cet article part du corps pour aller vers le social, observe le corps comme producteur du social, comme le prisme qui permet de révéler la valeur humaine, culturelle et économique de la capoeira. En second lieu, mes données proviennent de deux ans de recherche ethnographique formelle à New York et Montréal, incluant entrevues qualitatives et observation participante approfondie de deux groupes spécifiques de capoeira contemporânea [contemporaine] ainsi que de la communauté « capoeiriste » élargie qui existe dans ces deux villes.
Je m’attacherai ici surtout à la capoeira contemporânea, même si la catégorie est contestée. L’approche que je propose peut certes s’étendre à tous les types de capoeira (avec les nuances qui s’imposent), mais une certaine tendance à considérer la contemporânea comme n’étant que le produit des dynamiques du marché pourra être ainsi nuancée. Dans cette optique réductrice, elle est en effet considérée comme le lieu de toutes les « dilutions » imputées à la marchandisation, et l’on oublie souvent de juger sa valeur. Cet article cherche à comprendre plus précisément pourquoi elle est si fortement reliée au marché, et s’y emploie en allant profondément en amont et en aval de la dimension marchande. Ainsi veut-il contribuer à valider l’expérience corporelle, affective et intime que procure la capoeira contemporânea au-delà de la consommation.
Une dernière précision s’impose. J’envisage la capoeira contemporânea à partir d’un point de vue très précis : celui de l’élève qui, dans un contexte transnational, aborde l’activité sans nécessairement avoir de connaissances préalables. C’est l’expérience de la capoeira au sens large, pour tous ceux qui prennent des cours, qui est visée. Dans cet esprit, j’exclus l’espace précis et distinct de la roda, dans lequel plusieurs couches d’histoire et de mémoire sont mises en mouvement et seront mieux étudiées à travers les théories de la performance. Lors de la roda, la spontanéité des jeux improvisés et le contexte précis de ces derniers (musique, participation de plusieurs « capoeiristes » en relation hiérarchique, conventions d’entrée et de sortie, etc.) requièrent la mise en œuvre d’un savoir corporel précis. Les cours, au contraire, peuvent être suivis sans avoir cette connaissance pointue de la pratique et sans comprendre totalement le système complexe de savoir corporel qui se manifeste au moment de la roda. Dans les entrainements, les élèves bougent et apprennent peu à peu la taxonomie des mouvements et de leur utilisation « correcte » en vue de la roda ; même s’ils ne réussissent pas encore à les maîtriser complètement, ils ont pourtant accès à une expérience corporelle.